Guerre en Ukraine, rivalités des puissances et enjeux africains : « Redistribution des cartes entre grandes puissances : une opportunité pour l’Afrique », selon le Pr. Juste Codjo

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la gestion de la guerre entre la Russie et l’Ukraine prend une nouvelle tournure. Contrairement à son prédécesseur, l’ancien président réélu privilégie une approche pragmatique, axée sur la négociation et la défense des intérêts américains. Pourquoi évite-t-il de froisser Vladimir Poutine tout en s’éloignant des Européens ? Pourquoi la Chine reste-t-elle sa principale cible ? Et quelles conséquences ce repositionnement stratégique peut-il avoir pour l’Afrique ? Dans cet entretien, le professeur Juste Codjo, expert en études stratégiques et de sécurité aux États-Unis, analyse cette reconfiguration géopolitique et souligne les opportunités qu’elle offre au continent africain.

 

Beaucoup de choses se sont passées dans la gestion de la guerre entre la Russie et l’Ukraine depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. Que peut-on retenir de la ligne d’action de son administration sur ce dossier ?

Dans le dossier du conflit Russie-Ukraine, il faut essentiellement retenir que Donald Trump a initié une série d’actions qui se démarquent complètement de celles de son prédécesseur, et qu’on pourrait résumer en quatre points essentiels.

Premièrement, contrairement à Biden, Trump évite soigneusement de poser des actes et de tenir des propos qui pourraient irriter le président russe Vladimir Poutine. Deuxièmement, il a forcé la main à l’Ukraine pour engager des négociations, allant jusqu’à lui couper l’aide militaire, notamment en matière d’équipements et de renseignement.

Troisièmement, il s’est désolidarisé de l’Europe et a pratiquement isolé les Européens dans la gestion du dossier ukrainien. D’ailleurs, les pourparlers entre les délégations américaines et celles de l’Ukraine et de la Russie se sont jusqu’ici déroulés en Arabie saoudite, sans la participation des Européens. Enfin, Trump a priorisé les intérêts américains en conditionnant ses actions dans ce dossier à un accès privilégié aux minerais du sous-sol ukrainien. Voilà, en résumé, ce qu’on peut retenir de sa stratégie.

Pourquoi Trump adopte-t-il une approche différente de celle de son prédécesseur Biden ?

Trump opère sur la base d’un paradigme différent de celui de son prédécesseur et de la plupart des Européens. Contrairement à Biden, il ne partage pas l’idée selon laquelle la guerre en Ukraine serait exclusivement la faute de Poutine. Il est plutôt convaincu que l’Ukraine, l’Europe et les États-Unis ont poussé Poutine à bout et que l’invasion était devenue, pour lui, la seule option. Il ajoute souvent que les États-Unis auraient réagi de la même manière s’ils s’étaient retrouvés dans une situation similaire.

Quelle analyse faites-vous de la posture de Trump ?

En mars 2022, juste deux semaines après l’invasion russe en Ukraine, j’avais partagé mon analyse sur les causes de cette invasion dans un cercle béninois de réflexion appelé ABESS. J’y mettais l’accent sur ce que j’avais appelé l’« hypothèse de la provocation américaine ».

Selon cette hypothèse, il est fort possible que Biden, qui ne cachait pas son dédain pour Poutine et le rôle qu’il avait joué dans l’élection de Trump en 2016, ait mené des actions secrètes destinées à provoquer une invasion russe en Ukraine. L’objectif aurait été d’utiliser cette invasion comme une opportunité pour affaiblir le pouvoir de Poutine en Russie et dans le monde.

Aujourd’hui, je ne suis donc pas surpris que Trump avance aussi l’idée d’une possible provocation de l’Occident. Je comprends que cette hypothèse ne soit pas populaire et qu’on ait tôt fait de taxer de « pro-Poutine » ceux qui la soutiennent. Je comprends aussi que l’admiration de Trump pour Poutine et les efforts de ce dernier pour soutenir sa candidature soient des éléments inquiétants à ne pas occulter.

Je reconnais, enfin, que l’invasion d’un État par un voisin plus fort mérite une condamnation générale, ne serait-ce que pour des raisons morales. Mais on ne peut pas balayer la posture de Trump d’un revers de main, car, après tout, en tant que président des États-Unis, il a accès à des informations auxquelles vous et moi n’avons pas accès.

Il semble y avoir un désaccord entre les États-Unis et leurs partenaires européens sur la gestion de ce dossier. Quels sont les points de divergence entre les deux parties ?

Je dirais que ce désaccord porte pratiquement sur tout, aussi bien sur les causes du conflit que sur le timing et les termes d’une résolution de cette guerre.

Quelle analyse faites-vous de la posture de l’Union européenne ?

Évidemment, les Européens auraient préféré que l’Occident continue d’appuyer l’Ukraine dans son combat pour la reconquête de ses territoires perdus, ce qui aurait permis à Kiev d’engager des négociations ultérieures en position de force.

Mais à défaut de cela, les Européens, tout comme l’Ukraine d’ailleurs, insistent sur la nécessité de mettre en place des garanties de sécurité afin d’éviter que la Russie ne viole plus tard les accords de paix en annexant à nouveau une partie de l’Ukraine, voire d’autres territoires européens. Cette position me paraît tout à fait légitime dans le cadre de la recherche d’une paix durable. Cela dit, l’accès aux ressources naturelles de l’Ukraine constitue aussi une priorité pour les Européens, et cela ne doit pas être occulté.

Avec l’escalade verbale entre Macron et Poutine et les options de l’Europe, faut-il craindre l’éventualité d’une guerre directe entre l’Union européenne et la Russie ?

En relations internationales, il faut toujours craindre que des disputes entre États dégénèrent en conflits. Dans le cas des tensions entre l’Union européenne et la Russie, le risque qu’une escalade prenne la forme d’une guerre directe existe certes, mais une telle guerre ne me paraît pas plausible dans les conditions actuelles.

Comment les États africains du Sahel et d’Afrique de l’Ouest peuvent-ils tirer parti de ces mésententes entre grandes puissances pour régler leurs problèmes de sécurité et de développement tout en avançant sur la scène internationale ?

Pour les Africains, une redistribution des cartes entre les grandes puissances constitue évidemment une opportunité de renégociation des partenariats stratégiques. Qu’il s’agisse des accords multilatéraux en matière monétaire, tels que le franc CFA, ou des accords bilatéraux en matière de défense, les Africains devraient saisir à leur avantage, de façon opportune et stratégique, ce tournant décisif dans les relations internationales.

Mais pour y parvenir, il faudra une réelle détermination politique et une lecture géopolitique pointue de la part des décideurs africains, ainsi qu’une implication active des peuples. L’Afrique ne peut se permettre de rester passive ou naïve face à cette croisée des chemins, qui déterminera en grande partie le cours du XXIᵉ siècle.

Source : Banouto

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