« Présence de l’absent », un signe d’aboutissement de la recherche artistique chez Eliane AÏSSO sur la thématique « assen ». Par Philémon Comlan HOUNKPATIN Enseignant chercheur au DHA et à INMAAC à l’UAC

 

« Présence de l’absent », un signe d’aboutissement de la recherche artistique chez Eliane AÏSSO sur la thématique « assen ».
Par Philémon Comlan HOUNKPATIN
Enseignant chercheur au DHA et à INMAAC
à l’UAC

. Qui est Eliane AÏSSO ?

Eliane AÏSSO fait partie de la jeune génération d’artistes émergents sur lesquels le Bénin peut désormais compter pour mieux porter haut son étendard artistique.
Elle a été très tôt passée dans le moule de la création pour apprendre à lier le « bois au bois » comme l’a dit Cheik Hamidou Kane. Inscrite dès son jeune âge à l’Ecole Secondaire des Métiers d’Art au sein de SOS Village d’Enfants de Calavi, elle a obtenu respectivement en 2005 et en 2008 en spécialité arts textiles le CAP et le DT en Sciences et Techniques des Métiers d’Art. Pour mieux maîtriser la forme, matière d’œuvre de tout artiste plasticien, elle continue sa formation au Département d’Histoire et d’Archéologie à l’UAC où elle obtient une maitrise en histoire de l’art et plus tard un diplôme supérieur au Fresnoy Studio National des Arts Contemporains.
Aujourd’hui, Eliane pratique habilement les arts textiles, la peinture, la sculpture, la photographie et l’installation. Elle mène beaucoup de recherches artistiques suivant plusieurs thématiques inspirées de la vie quotidienne et surtout des réalités endogènes. La création « présence de l’absent » est l’aboutissement de l’une de ses recherches sur la thématique de « assen »

. Qu’est-ce que le assen ?

Assen, assin, asen ou encore assagne est un autel portatif en métal utilisé dans le rituel vodoun et surtout dans la tradition des populations d’origine adja-tado.
Selon le père Roberto Pazzi, un missionnaire du Togo (Roberto Pazzi, 1979), « les premières occurrences du mot dateraient des XVIIe et XVIIIe siècles sous les termes assim ou assimah ». Pour Arthur Wendover, un négociateur d’objets rituels, le terme « assim » désigne « une canne sur laquelle est superposée une pièce de fer et qui est utilisée lors de rituels pour symboliser la sacralité » (voir une letrre de Arthur Wendover datée de 1682 citée par Suzanne Blier, 2018).
Ce objet rituel est aujoud’hui utilisé au Ghana, au Nigéria, au Togo et au Bénin chez les Fon, les Houéda, les Goun, les Nagot et les Ayizo.
Nous vous présentons ici une image du assen.

IMAGE 1

 

 

 

Source: Wikipedia consulté le 9 avril 2024

. Description et fonction du assen

Le « assen » se présente comme un autel portatif constitué d’une longue tige d’au plus 2m de haut et qui est prolongé par une forme de cône renversé, surmonté lui-même par un plateau métallique orné de scènes figuratives et de pendentifs. Cette tige est fixé solidement au sol. Le « assen » symbolise la « présence de l’absent ». Il est érigé au nom de chaque défunt dans une famille précisément dans les différentes aires culturelles précitées. Sa principale fonction est de relier le monde des vivants à celui des défunts car l’on considère en Afrique comme Birago Diop que « les morts ne sont morts que dans la chair, mais continuent de vivre en esprit parmi nous. Ils sont en effet une intersection entre les vivants et le créateur.
Mais comment Eliane AÏSSO s’inspire-t-elle du « assen » pour créer des œuvres contemporaines ?

Eliane AÏSSO et ses créations contemporaines sous inspiration assen : la présence de l’absent
L’artiste contemporaine a entamé ses recherches sur le assen en 2017. Ce travail dit-elle, consiste à montrer le lien entre les vivants et les défunts. Ceci a débuté par une petite installation accompagnée d’une vidéo en 2018. En 2019, une autre installation a été réalisée encore dans ce sens avec cette fois-ci du multimédia avec une synchronisation entre la lumière et la voix où elle a fait parler les défunts. Mais toujours en quête de la profondeur dans son art, elle veut cette fois encore aller au-delà de tout ce qui a été précédemment fait. Elle veut utiliser certains éléments clés du rituel d’inhumation au sud du Bénin pour approfondir sa création. Elle envisage de faire un pas dans le rituel égungun pour juste utiliser le « tchan » qui est une canne sacrée souvent gardée par le « malio » (garde et canalisateur du revenant) et qui sert entre autres, de barrière entre les vivants et les défunts pendant les spectacles publics égungun. Elle veut s’inspirer également du rituel avo do gba qui consiste pendant l’inhumation à mettre dans le cercueil des variétés de lambeaux de pagnes provenant des enfants de la famille, des amis et des autres connaissances du défunt afin de lui permettre de ne pas avoir froid au cours de ce voyage sans retour vers l’au-delà. La contemporanéité de ce travail réside dans la non utilisation traditionnelle du métal au profit du tissu.
Même les pendentifs du plateau seront faits en tissu. C’est là une création de la version contemporaine du assen pour faire le lien entre hier et aujourd’hui, entre la vie du défunt à travers le kuvito (revenant) et les gbêto (les humains).

IMAGE 2: Présence de l’absent

Source: galerie Eliane AÏSSO

Cette œuvre créée dans la démarche que nous venons de décrire comporte un petit socle carré doté d’un trou dans lequel est placé la tige du assen symbolisée par le « tchan ». Cette tige est surélevée par un cadre en bois circulaire de 15cm environ de diamètre et qui est recouvert d’un tissu blanc portant des pendentifs en tissu de motifs différents.
Cette création est intitulée à juste titre, présence de l’absent car le assen symbolise justement la présence du défunt. C’est un autel par lequel on peut être en contact avec lui à travers prièreset libations.
L’artiste Eliane AÏSSO n’a pas fini de nous faire plaisir en plongeant le public contemporain dans les profondeurs de la tradition africaine et surtout les jeunes qui, de plus en plus se déconnectent de toutes réalités de celles du passé et du présent. Ils vivent comme la chauve-souris entre le règne des mammifères et des oiseaux. Comme Eliane, nous encourageons tous les autres artistes à se mettre ensemble pour les reconnecter.

Sources et éléments de bibliographie

Interview avec le Dr YABA Bentolé fondateur de la Fondation YABA le 20 Octobre 2020
Interview avec l’artiste Eliane AÏSSO le 6 avril 2024.
BLIER P.S., 2018, Asen, mémoires du fer forgé : art vodoun du Danhomè dans les collections du Musée Baebier-Mueller, Lausanne, Editions Ides et Calendes.
PAZZI R., 1979, Introduction à l’histoire de l’aire culturelle ajatado (peuples ewé, aja, xwla, ayizo, gen,sahwe, xwéda, gun, Lomé, Université du Bénin.

 

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