Dans de nombreux foyers béninois, des femmes subissent quotidiennement des violences physiques, souvent dans l’indifférence générale. Battues, brûlées, mutilées, elles se murent dans le silence, parfois par peur, parfois par résignation. Ce silence, qu’il soit forcé ou choisi, offre aux bourreaux un terrain libre pour récidiver. Tant que ces crimes resteront dans l’ombre, la société continuera d’en être complice.
Elle s’appelle Agossi. Elle réside à Golo Tangbo et a 25 ans. Mère de deux enfants de 10 et 5 ans, elle avait économisé pour leur offrir une scolarité dans une école privée. Mais son mari, lui, avait d’autres projets : il voulait utiliser cet argent pour financer son mariage avec une troisième femme. Un soir, rentré chez lui sous l’effet du sodabi, il s’en est pris violemment à son épouse. Les coups sont tombés avec une brutalité inouïe, jusqu’à ce qu’Agossi perde connaissance. Transportée d’urgence à l’hôpital La Croix de Zinvié, elle a échappé de justesse à la mort. Mais son visage, désormais défiguré, porte à jamais les marques de cette barbarie. Rétablie, ni elle, ni ses parents, ni son entourage n’ont jamais porté plainte. Plusieurs femmes subissent ces violences sans que l’information ne parvienne aux autorités compétentes. Ce silence nourrit l’audace des bourreaux.
Les violences physiques basées sur le genre ne sont pas qu’une affaire privée. Elles sont un problème de société. Entre février 2019 et octobre 2024, le Bénin a enregistré 55 982 cas de violences basées sur le genre (VBG), selon les chiffres du SIDoFFE-NG. Parmi elles, 6 267 cas d’agressions physiques ont été recensés, soit 15,17 % des violences signalées. Les femmes sont les principales victimes, représentant 90,9 % des cas. L’impact varie selon l’âge : les jeunes femmes de 25 à 29 ans sont particulièrement touchées (21,1 % des cas), mais la tranche 35-44 ans est encore plus exposée (33,1 %). Même les plus jeunes ne sont pas épargnés : 30,2 % des enfants de 3 à 14 ans ont déjà subi des violences physiques.
Les témoignages de femmes ayant subi ces agressions mettent en lumière l’ampleur du problème. Joséphine, 31 ans, raconte : « Ce soir-là, tout a basculé. Il était furieux sans raison apparente. Les coups sont tombés, violents, sans interruption. J’ai tenté de me protéger, mais j’ai fini par perdre connaissance. Ce sont les voisins qui m’ont trouvée, inconsciente. Aujourd’hui, je survis, mais je ne suis plus la même. » Carole, 27 ans, s’est retrouvée seule face à son calvaire : « Je pensais qu’en me taisant, la situation s’arrangerait. Mais plus je supportais, plus la violence empirait. Un jour, après une dispute, il m’a violemment poussée contre un mur, et mon bras s’est brisé sous le choc. J’ai couru au commissariat, mais on m’a répondu que ‘ce sont des choses qui arrivent dans un couple’. »
Fernande ADEKOU, assistante sociale : « Les conséquences des violences basées sur le genre sont nombreuses. » En 2022, l’Institut National de la Femme (INF) a enregistré 298 dossiers de VBG. Ce chiffre est passé à 1 117 en 2023, puis 1 797 en 2024 (jusqu’en novembre). Pourtant, sur plus de 50 000 cas recensés entre 2019 et 2022, seuls 4 311 ont abouti devant la justice.
Les lois existent. Le Code pénal béninois prévoit des peines allant de 1 à 5 ans de prison pour violences physiques, voire plus en cas d’infractions graves. La loi n° 2011-26 interdit clairement les violences faites aux femmes. Mais dans la pratique, l’impunité reste la norme. Trop souvent, les cas sont réglés « en famille », minimisant la gravité des faits et laissant les agresseurs libres de recommencer. Les frais judiciaires élevés, la lenteur des procédures, et parfois même la corruption découragent les victimes d’engager des poursuites. Les normes sociales jouent aussi un rôle. Dans certaines communautés, frapper sa femme est perçu comme un « droit » du mari. Une fille battue par son père est « corrigée pour son bien ». Tant que ces mentalités perdureront, la violence continuera de se propager.
Attendre n’est plus une option. Il faut appliquer fermement les lois. Chaque acte de violence doit être sanctionné, sans exception. Il faut aussi protéger les survivantes, en mettant en place des centres d’accueil et un accompagnement psychologique et juridique renforcé. Il est urgent de sensibiliser dès le plus jeune âge, d’enseigner aux enfants que frapper n’est jamais une solution et que le respect est une valeur fondamentale. Enfin, mobiliser les communautés est indispensable : les chefs religieux, les leaders d’opinion et les familles doivent être impliqués dans cette lutte.
Chaque jour où nous restons silencieux est un jour où une femme subit des coups qu’elle ne mérite pas. Il est temps que cela change. Et ce changement, c’est ensemble que nous devons le porter.
Victorin FASSINOU
Avec le soutien de CeRADIS-ONG , membre de l’Alliance Droits et santé